Dans un post publié il y a quelque mois, je dénonçais cette habitude : « vous commencerez à nettoyer quand ce sera propre ». Derrière cette formule paradoxale se cache une réalité : trop d’entreprises passent du temps à masquer leurs faiblesses avant l’arrivée d’un consultant. Elles « nettoient » les processus, étouffent les problèmes ou arrangent la présentation des chiffres. Cette habitude a pour conséquences des diagnostics superficiels, des solutions éphémères et un gaspillage de ressources. L’objectif de cet article est de fournir une réflexion stratégique à destination des dirigeants et des responsables financiers qui souhaitent tirer parti de l’accompagnement externe.
Le réflexe de « faire bonne figure » peut sembler rassurant, mais il entraîne des coûts indirects importants. L’exemple du chaos des données est révélateur. Les organisations accumulent des fichiers Excel disparates, des bases hétérogènes et des informations disséminées. Cette désorganisation se traduit par :
· Des heures perdues : une étude de Gartner indique que les analystes passent 20 % à 30 % de leur temps à préparer ou à valider des données plutôt qu’à les analyser[1]. D’autres recherches estiment que les professionnels consacrent en moyenne 7 h 30 par semaine à chercher des informations introuvables[2].
· Des décisions hasardeuses : des données erronées ou obsolètes conduisent à des erreurs de facturation, à des non‑conformités réglementaires et à des choix stratégiques basés sur de mauvaises hypothèses[3]. Ces risques génèrent des pertes financières et nuisent à la réputation de l’entreprise.
· Un gaspillage de talent : la ressaisie et la consolidation manuelles représentent un coût humain invisible. Selon Gartner, des structures de données bien organisées permettent de réduire de 30 % le temps passé sur ces tâches.
En voulant « nettoyer » avant l’arrivée d’un consultant, les entreprises créent un vernis trompeur. Elles retardent l’identification des causes profondes et multiplient ces coûts invisibles. Les consultants doivent repartir de zéro pour comprendre ce qui a été caché, ce qui rallonge la mission et augmente la facture.
Les solutions superficielles ne s’attaquent pas aux causes structurelles. La méthodologie Root Cause Analysis (RCA) rappelle qu’il faut poser plusieurs fois la question « Pourquoi ? » pour remonter à l’origine d’un problème. Cette approche évite de se contenter d’un pansement sur une blessure. Lorsque les organisations pratiquent la RCA :
· Elles développent des solutions durables au lieu de simples correctifs.
· Elles gagnent en efficience, car éliminer la cause permet de supprimer des étapes inutiles.
· Elles génèrent des économies : en éliminant la cause d’une panne technologique, les entreprises réduisent les réparations répétitives et les remplacements coûteux.
Faire appel à un consultant pour résoudre un problème masqué équivaut à repeindre une façade fissurée sans toucher aux fondations. Le résultat est fragile et coûte plus cher à long terme.
Dans la culture managériale actuelle, la vulnérabilité n’est plus une faiblesse. Les dirigeants qui partagent leurs défis et leurs limites créent un climat de confiance. Un article consacré au management par la vulnérabilité souligne que cette posture améliore la communication, renforce la confiance et augmente l’engagement des équipes. En encourageant le partage d’expériences, l’écoute active et les retours constructifs, les entreprises favorisent une culture d’ouverture qui stimule l’innovation et la solidarité.
Cette vulnérabilité doit également s’appliquer aux relations avec les consultants. Ne pas tout dire, c’est limiter leur efficacité. Marie‑Michèle Bélanger, experte en marketing, rappelle que manquer de transparence empêche le consultant de faire des recommandations basées sur l’ensemble de la réalité. Elle incite les dirigeants à partager leurs doutes, leurs enjeux et leurs échecs sans filtre. Faute de quoi, la collaboration se soldera par « un beau PowerPoint qui prend la poussière » plutôt que par des résultats concrets.
La transparence est un pilier de la réussite. Les entreprises prospères mettent l’accent sur la transparence dans leurs interactions et leurs relations avec les prestataires ; cela renforce la confiance. En travaillant avec des consultants indépendants, les dirigeants peuvent parler directement à l’expert qui réalise la mission. Cette relation directe accroît la loyauté du consultant envers le client.
Les études de cas confirment ce lien entre transparence et performance :
· Toyota : en 2010, le constructeur a rappelé des millions de véhicules pour des problèmes de sécurité. Plutôt que de minimiser la situation, la société a opté pour une communication transparente et un engagement rapide. Cette stratégie a permis de restaurer la confiance des consommateurs et de relancer les ventes.
· OVH : après une cyberattaque majeure en 2020, l’hébergeur français a informé ses clients en temps réel et renforcé ses mesures de sécurité. Cette réactivité et cette transparence ont réduit de 30 % le risque d’incidents futurs et restauré la confiance de la clientèle.
· Ford : lorsqu’elle a dû rappeler 1,9 million de véhicules en 2019 pour des problèmes de sécurité, l’entreprise a mis l’accent sur la transparence et l’engagement envers la sécurité des clients. Cette approche a renforcé la confiance et conduit à une augmentation de 15 % des ventes l’année suivante.
· Johnson & Johnson : lors de la crise du Tylenol en 1982, le PDG a retiré tous les produits des rayons malgré un coût de 100 millions de dollars. Son approche transparente a sauvé la réputation de l’entreprise et 90 % des clients ont continué à acheter les produits.
· Chipotle : après des problèmes de sécurité alimentaire en 2015, la chaîne de restaurants a renforcé sa communication interne et sa transparence. Six mois plus tard, la réputation était restaurée et les ventes avaient augmenté de 30 %.
Ces exemples montrent que la transparence, loin de fragiliser l’entreprise, est un investissement qui protège la réputation et favorise la croissance. Selon une étude de la Harvard Business School citée dans ces cas, les entreprises bien préparées aux crises réduisent de 40 % les impacts négatifs sur leur réputation. Une analyse de McKinsey révèle par ailleurs que les entreprises dotées d’un leadership fort durant une crise ont 50 % plus de chances de récupérer rapidement leurs performances.
Travailler avec un consultant externe est une opportunité pour revisiter ses pratiques et se transformer en profondeur. Voici quelques conseils pour maximiser l’impact de cette collaboration.
1. Clarifier le cadre : définissez les objectifs de la mission, le contexte et les attentes. Une relation gagnante commence par un briefing clair et un contrat détaillé (besoins, livrables, échéancier, budget, accès aux données). Préparez un espace de travail, un badge, des outils collaboratifs et une adresse e‑mail comme pour un collaborateur interne.
2. Ouvrir les portes : invitez le consultant à rejoindre les outils collaboratifs et partagez l’historique de la société. Cette transparence permettra de créer un climat de confiance.
3. Nommer un interlocuteur : désignez une personne qui accompagnera le consultant, clarifiera le planning, les livrables et les objectifs, et organisera des points réguliers.
1. Partager sans filtre : ne cachez ni vos doutes ni vos échecs. Les consultants ne peuvent trouver de solutions efficaces que si l’ensemble de la réalité leur est accessible. La transparence sur les problèmes et les ambitions est le socle d’une relation de confiance.
2. Impliquer les équipes : organisez des réunions avec les collaborateurs concernés. La vulnérabilité collective renforce l’engagement et la créativité.
3. Mesurer et ajuster : mettez en place des indicateurs clés et suivez l’impact des recommandations. La culture de la mesure permet d’éviter que le travail du consultant ne reste qu’un document dormant.
1. Documenter et capitaliser : gardez une trace des analyses, des causes profondes identifiées et des solutions mises en œuvre. Une documentation rigoureuse est essentielle pour la continuité.
2. Former et responsabiliser : formez vos équipes aux méthodes (par exemple, RCA) et encouragez-les à poser des questions. Faire de la recherche de causes un réflexe renforce l’autonomie et évite les récidives.
3. Continuer à être transparent : la fin d’une mission ne marque pas la fin de la vigilance. Entretenez un dialogue ouvert avec vos partenaires et clients afin d’anticiper les crises et d’y répondre rapidement.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi les organisations préfèrent masquer leurs faiblesses : peur du jugement, recherche de contrôle ou volonté de ne pas montrer une gestion imparfaite. Pourtant, ces freins sont contre‑productifs :
· Peur du jugement : accepter que chaque entreprise a ses défis est une preuve de maturité. Les consultants voient des dizaines de situations différentes ; leur rôle n’est pas de juger mais d’aider.
· Recherche de contrôle : lâcher prise ne signifie pas perdre le contrôle. Au contraire, donner une marge d’action au consultant permet de bénéficier pleinement de son expertise.
· Culture du perfectionnisme : attendre d’être « prêt » pour solliciter un accompagnement est illusoire. Comme l’ont montré Toyota et Ford, reconnaître ses failles et communiquer rapidement est plus payant que de cacher la poussière sous le tapis.
La transformation durable d’une entreprise ne passe pas par des coups d’éclat ou des réarrangements cosmétiques. Elle demande du courage, de la transparence et une volonté d’aller au fond des problèmes. Les données qui s’accumulent dans le désordre, les processus bancals et les incidents cachés finissent toujours par coûter plus cher, que ce soit en temps, en argent ou en réputation. À l’inverse, affronter la réalité permet de transformer chaque difficulté en levier de croissance.
En tant que dirigeants et responsables financiers, notre mission n’est pas de paraître parfaits, mais de bâtir des organisations résilientes et agiles. En cultivant la vulnérabilité et en ouvrant nos portes aux consultants avec honnêteté, nous préparons le terrain pour des solutions durables et pour une croissance saine. La question n’est donc pas de savoir s’il faut « faire le ménage » avant l’arrivée du consultant, mais plutôt si nous sommes prêts à regarder la poussière, à en comprendre l’origine et à la supprimer pour de bon.
Pour aller plus loin, vous pouvez réserver un échange ici : https://zcal.co/i/4gOrsd2d
Ebenezer Moussio, fondateur de NOUORG . DAF à temps partagé, j’accompagne les dirigeants à transformer leurs chiffres en leviers de croissance. 📩 ebenezer@nouorg.com
[1] [2] [3] Blog IA | Le véritable coût caché du chaos Data en entreprise
https://www.strat37.com/blog-posts/le-veritable-cout-cache-du-chaos-data-en-entreprise













